| Résumé |
Dehors, un courant secret animait les choses. Un secret effroi, trompeur, bruissait sous couvert de silence et d’immobilité. Parmi la ferraille et les débris (pneus déchirés, carcasse de voiture, cuvette de WC et éviers cassés, tas de gravats), des semblants d’ombres et de personnages surgissaient et se cachaient dans une étrange danse nocturne qui semblait destinée à son regard. Mais les choses vraiment importantes se passaient au loin, dans la mer dont le bruit parvenait à cette heure-là aux oreilles de Shmoulik comme une douce rumeur intense et très subtile, là où l’obscurité prenait corps et revêtait une forme familière, devenait proche, portait des choses, transmettait des ordres. Reclus dans un vieil immeuble de Tel-Aviv, Shmoulik est hanté par d’étranges visions. Autour de lui, il y a Malka, sa femme fugueuse, et les autres habitants : Tsion le chauffeur de taxi, un vieux célibataire surnommé le Hongrois, le couple S. et sa psychose de la persécution, l’aveugle Rosa dont les talons tambourinent sur le carrelage de la chambre. Autour d’eux, tout s’enfonce, se relâche, s’effrite, tandis que sévit une insupportable canicule. Avec ses personnages aux yeux dessillés qui se débattent dans leurs contradictions, vivant avec effroi leur lente désagrégation physique et mentale, perdus dans un monde d’illuminations qui n’éclairent pas leur abîme, La Grande Femme des rêves est un troublant roman de la cruauté. Et assurément l’une des œuvres les plus abouties de Yehoshua Kenaz. Par un été caniculaire, les habitants d'un vieil immeuble de Tel-Aviv, aux marges de la ville et de la société, vivent l'expérience d'une lente désagrégation physique et mentale. Shmoulik, sans travail et hanté par des visions étranges, aime Malka dont les fugues inopinées aggravent la folie qui l'habite ; Tsion, chauffeur de taxi noctambule et séducteur vieillissant, délaisse une femme et des enfants qui sans cesse l'attendent ; le Hongrois, un vieux célibataire, découvre avec son départ à la retraite l'étendue de sa solitude et l'imminence de la mort ; le couple S., venu d'Allemagne et sans enfants, se sent persécuté par d'invisibles voisins ; Rosa enfin, vieille aveugle lubrique juchée sur ses talons aiguilles, les yeux dissimulés par ses éternelles lunettes de soleil, se sent menacée par une ombre qui s'infiltre dans sa chambre. Dans une atmosphère qui n'est pas sans rappeler certains romans de Georges Simenon ou de Patricia Highsmith, Kenaz, fidèle à l'extrême économie et à la retenue qui caractérisent son oeuvre, explore, une fois encore, la cruauté des rapports entre des individus terrifiés par la prise de conscience de la menace que font peser sur chacun les irréductibles instincts qui habitent tout être humain. Dans ce roman envoûtant où les fantasmes des personnages en viennent à se réaliser, faisant d'autrui leur victime, et entraînant chacun, lentement, vers une fin tragique et inexorable, Kenaz brosse de la condition humaine un portrait saisissant, d'une impitoyable justesse. |