| Résumé |
J'aurais fait du colonel Pijeaud le Leclerc de l'armée de l'Air.» Cette déclaration du général de Gaulle, tombée dans l'oubli, rappelle l'exemplarité du courage et du sacrifice du lieutenant-colonel Charles-Félix Pijeaud. Chef d'état-major des Forces aériennes françaises libres, admiré par ses compagnons et ses subordonnés, il mourut pour avoir voulu s'assurer, avant de sauter, du sort de son mitrailleur. Qui sait également que son épouse, Colette, mère de deux enfants, mena de front ses missions d'agent et d'infirmière, et qu'elle livra, jusqu'à sa déportation à Ravensbrück, le même combat que son mari ? Dans cet ouvrage, par-delà le cas, probablement unique, d'un couple mort sous l'égide de la croix de Lorraine, l'auteur propose une réflexion plus générale sur la mémoire et l'oubli. Et se demande comment certains héros entrent dans la légende, tandis que d'autres sont délaissés par l'histoire... Professeur émérite des Universités, André Martel a terminé sa carrière comme titulaire de la chaire «Histoire de la défense» à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence. Colonel (H) de l'armée blindée-cavalerie, il a fondé en 1968 le premier centre universitaire d'histoire militaire et d'études de défense. Entre autres publications, on lui doit Leclerc, le soldat et le politique (Albin Michel, 1998, prix des Écrivains combattants 1998, prix Foch de l'Académie française 1999). Extrait du livre : Cet ouvrage souhaiterait aussi, sortant des limites de la Seconde Guerre mondiale, proposer une réflexion plus générale sur la mémoire et l'oubli. Pourquoi et comment certains entrent-ils dans la légende et d'autres, tout aussi exemplaires, sombrent-ils rapidement dans l'oubli ? Quels sont les mécanismes et les agents d'une héroïsation qui, pour être durable, doit répondre à une attente ou un besoin ? Ce qui a été le cas pour Leclerc avant sa mort ne l'a pas été pour Félix et Colette Pijeaud. Question de circonstances ? Qu'une telle tentative s'ordonne en deux parties, de part et d'autre des choix de 1940, ne saurait surprendre. Car il y a, dans l'immédiat et peut-être plus encore dans la longue durée, un «avant» et un «après» 1940, à la fois pour ceux qui se résignent à la défaite militaire, quitte à préparer une revanche à terme, et pour ceux qui décident d'en appeler au jugement des armes qui est celui de Dieu. Les uns, les plus nombreux, restent dans la légalité et l'obéissance au maréchal Pétain, paré du prestige de la victoire de Verdun ; les autres rallient un jeune général inconnu, pour qui la légitimité revient à celui qui relève le glaive et non à celui qui le dépose. Les premiers acceptent l'armistice comme inévitable, les seconds le considèrent comme une capitulation inacceptable. Pour Félix et Colette Pijeaud, le choix, non concerté en raison des circonstances, est immédiat. Il suppose un attachement commun au patriotisme, valeur placée au-dessus de toutes les autres. Consciemment ou non, le cheminement qui conduit à la rupture est bien antérieur à la décision. Ils sont prêts à tout mettre enjeu pour la France. Et ce «tout», dans leur cas, signifie le sacrifice accepté de leur vie de couple, de leur vie de famille avec deux enfants, d'une prometteuse carrière d'officier, c'est-à-dire autre chose et beaucoup plus qu'une existence de célibataire sortant de l'adolescence, ce qui caractérise le Français libre type, et qui n'est pas rien déjà. L'évocation de cet avant, qui se justifie à chaque confrontation majeure d'un individu avec un événement qui le révèle à lui-même et aux autres, n'en est que plus nécessaire. |