| Résumé |
« J’appartiens plutôt au groupe des doubles nuisibles, nous sommes les plus agités des doubles, les plus redoutables, les moins répandus aussi, et comme tu peux le deviner la transmission d’un tel double est plus compliquée, plus restreinte, elle s’opère au cours de la dixième année du gamin, encore faut-il parvenir à lui faire avaler le breuvage initiatique appelé mayamvumbi, l’initié le boira régulièrement afin de ressentir l’état d’ivresse qui permet de se dédoubler, de libérer son autre lui-même, un clone boulimique sans cesse en train de courir, de cavaler, d’enjamber les rivières, de se terrer dans le feuillage quand il ne ronfle pas dans la case de l’initié (…) » Chaque être humain a son double animal. Mais si les parents des enfants à qui l’on transmet un double pacifique sont au courant de l’initiation et l’encouragent, il n’en est pas de même lorsqu’il y a transmission d’un double nuisible : elle s’opère contre le gré de l’enfant et se déroule à l’insu de la mère, des frères et des sœurs. Il faut dire que ces êtres qui jonglent avec la nuit ne se laissent plus habiter par les sentiments comme la pitié, la commisération, le remords ou la miséricorde. Le double animal, lui, doit quitter ses semblables afin de vivre non loin de l’initié et remplir les missions qui lui seront assignées. Alter ego du sanguinaire Kibandi, un porc-épic raconte à la mort de son maître les meurtres qu’il a été amené à accomplir. Après Verre cassé, Alain Mabanckou témoigne une nouvelle fois de l’éclat de son esprit en revisitant avec maestria les formes traditionnelles du conte africain. Extrait du livre : j'ai quarante-deux ans à ce jour, je me sens encore très jeune, et si j'étais un porc-épic comme ceux qui traînent dans les champs de ce village je n'aurais pas eu une aussi longue vie car, pour nous autres porcs-épics de cette région, la gestation dure entre quatre-vingt-treize et quatre-vingt-quatorze jours, nous pouvons au mieux vivre jusqu'à vingt et un ans lorsque nous sommes en captivité, mais quel intérêt de passer sa vie en réclusion tel un esclave, quel intérêt d'imaginer la liberté derrière des fils barbelés, hein, je sais que certains animaux paresseux s'y complairaient, allant jusqu'à oublier que la douceur du miel ne consolera jamais de la piqûre d'abeille, moi je préfère les aléas de la vie en brousse aux cages dans lesquelles plusieurs de mes compères sont séquestrés pour terminer un jour ou l'autre en boulettes de viande dans les marmites des humains, c'est vrai que j'ai eu le privilège de battre le record de longévité de mon espèce, de compter le même nombre d'années que mon maître, je ne prétends pas qu'avoir été son double fut une sinécure, c'était un vrai travail, mes sens étaient sollicités, je lui obéissais sans broncher même si durant les dernières missions je commençais à prendre du recul, à me dire que nous creusions notre propre tombe, je devais pourtant lui obéir, j'assumais ma condition de double comme une tortue qui coltinait sa carapace, j'étais le troisième oeil, la troisième narine, la troisième oreille de mon maître, ce qui signifie que ce qu'il ne voyait pas, ce qu'il ne sentait pas, ce qu'il n'écoutait pas, je le lui transmettais par songes, et lorsqu'il ne répondait pas à mes messages, j'apparaissais devant lui à l'heure où les hommes et les femmes de Séképembé allaient aux champs. Alain Mabanckou revisite en profondeur un certain nombre de lieux fondateurs de la littérature et de la culture africaines, avec amour, humour et dérision. Parodiant librement une légende populaire selon laquelle chaque être humain possède son double animal, il nous livre dans ce récit l'histoire d'un étonnant porc-épic, chargé par son alter ego humain, un certain Kibandi, d'accomplir à l'aide de ses redoutables piquants toute une série de meurtres rocambolesques. Malheur aux villageois qui se retrouvent sur la route de Kibandi, car son ami porc-épic est prêt à tout pour satisfaire la folie sanguinaire de son «maître» ! En détournant avec brio et malice les codes narratifs de la fable, Alain Mabanckou renouvelle les formes traditionnelles du conte africain dans un récit truculent et picaresque où se retrouvent l'art de l'ironie et la verve inventive qui font de lui une des voix majeures de la littérature francophone actuelle. All Human Beings, Says An African Legend, Have An Animal Double. Some Doubles Are Benign, Others Wicked. When Kibandi, A Boy Living In A Congolese Village, Reaches The Age Of 11, His Father Takes Him Out Into The Night, And Forces Him To Drink A Vile Liquid From A Jar Which Has Been Hidden For Years In The Earth. This Is His Initiation. Alain Mabanckou. Prix Renaudot 2006 Né au Congo-Brazzaville, Alain Mabanckou vit aux États-Unis et enseigne la littérature francophone à l’université de Californie-Los Angeles. Son roman Verre cassé, publié au Seuil, lui a valu le prix Ouest-France/Étonnants Voyageurs, le prix des Cinq-Continents de la Francophonie et le prix RFO du livre. |