| Résumé |
«Je préfère parler du fond de mon cercueil», écrit Chateaubriand au début des Mémoires d'outre-tombe... Mais ce monument qu'il dresse de sa vie, pendant plus de quarante ans, est un véritable roman, que l'Histoire, quoi qu'il en dise, ne parvient jamais à «étrangler» tout à fait. Ce «nageur entre deux rives» est le chroniqueur du passage des Lumières au siècle du progrès, de l'Ancien au Nouveau Monde : «Des auteurs français de ma date, je suis quasi le seul qui ressemble à ses ouvrages : voyageur, soldat, publiciste, ministre, c'est dans les bois que j'ai chanté les bois, sur les vaisseaux que j'ai peint l'Océan, dans les camps que j'ai parlé des armes, dans l'exil que j'ai appris l'exil, dans les cours, dans les affaires, dans les assemblées que j'ai étudié les princes, la politique et les lois.» Un écrivain sentencieux et emphatique ? Plutôt un chevalier, un vrai, fidèle champion des causes perdues, conquérant de libertés inédites devenues les idéaux de notre modernité, un aventurier fendant océans et tempêtes, éternel errant échappé du monde des rêves, trempant sa plume à l'encre d'une mélancolie teintée d'humour. Cette collection se propose de rendre accessibles aux jeunes lecteurs de grandes oeuvres littéraires. Il ne s'agit jamais de résumés, ni de morceaux choisis, mais du texte même, abrégé de manière à laisser intacts le fil du récit, le ton, le style et le rythme de l'auteur. Illustration de la couverture : Charles-Joseph de La Celle de Châteaubourg (Bedée, 1758 - Nantes, 1837) : Portrait de François-René de Chateaubriand jeune (vers 1787). © Musée d'histoire, Saint-Malo. Photo Michel Dupuis. Extrait du livre : Extrait de l'avant-propos : Paris, le 14 avril 1846. Revu le 28 juillet 1846. Comme il m'est impossible de prévoir le moment de ma fin, comme à mon âge les jours accordés à l'homme ne sont que des jours de grâce ou plutôt de rigueur, je vais m'expliquer. Le 4 septembre prochain, j'aurai atteint ma soixante-dix-huitième année : il est bien temps que je quitte un monde qui me quitte et que je ne regrette pas. Les Mémoires à la tête desquels on lira cet avant-propos, suivent, dans leurs divisions, les divisions naturelles de mes carrières. La triste nécessité qui m'a toujours tenu le pied sur la gorge, m'a forcé de vendre mes Mémoires. Personne ne peut savoir ce que j'ai souffert d'avoir été obligé d'hypothéquer ma tombe. Par un attachement peut-être pusillanime, je regardais ces Mémoires comme des confidents dont je ne m'aurais pas voulu séparer. Ces Mémoires ont été composés à différentes dates et en différents pays. De là, des prologues obligés qui peignent les lieux que j'avais sous les yeux, les sentiments qui m'occupaient au moment où se renoue le fil de ma narration. Les formes changeantes de ma vie sont ainsi entrées les unes dans les autres : il m'est arrivé que, dans mes instants de prospérité, j'ai eu à parler de mes temps de misère; dans mes jours de tribulation, à retracer mes jours de bonheur. Ma jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité de mes années d'expérience attristant mes années légères, les rayons de mon soleil, depuis son aurore jusqu'à son couchant, se croisant et se confondant, ont produit dans mes récits une sorte de confusion, ou, si l'on veut, une sorte d'unité indéfinissable; mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de mon berceau : mes souffrances deviennent des plaisirs, mes plaisirs des douleurs, et je ne sais plus, en achevant de lire ces Mémoires, s'ils sont d'une tête brune ou chenue. Il aura fallu trente ans à Chateaubriand pour rédiger ses Mémoires d'outre-tombe, qui s'étendent sur près de soixante-dix ans, retraçant d'une part la vie de l'écrivain, et brossant d'autre part le tableau d'une histoire marquée par les convulsions de la Révolution, de l'Empire et de restaurations monarchiques parfois éphémères. Brillant témoin de son temps, génial écrivain du moi, Chateaubriand a conçu avec ses Mémoires un chef-d'œuvre autobiographique à nul autre pareil. |