| Résumé |
Ceija Stojka (1933-2013) est née en Styrie (Autriche) dans une famille de marchands de chevaux rom, les Lovara-Roma. Pendant la guerre, toute sa famille fut déportée dans plusieurs camps de concentration. Rescapée avec sa mère et quatre frères et sours, elle a publié en 1988 Wir leben im Verborgenen - Erinnerungen einer Rom-Zigeunerin (Nous vivons cachés - Souvenirs d'une Rom-Tsigane), qui a attiré l'attention sur le sort des Roms sous le nazisme, et Reisende auf dieser Welt (Voyageuse de ce monde) en 1992. Écrivain, peintre et musicienne, elle a reçu plusieurs distinctions, dont le prix Bruno-Kreisky pour le livre politique en 1993. Je rêve que je vis ? est son premier livre traduit en français. Je rêve que je vis ? est un document exceptionnel à plusieurs titres. Ceija Stojka relate quatre mois passés à Bergen-Belsen, début 1945 (le camp est libéré le 15 avril) et les mois qui ont suivi. Elle avait déjà évoqué ses différents internements, mais, au cours de l'été 2004, lors d'entretiens menés par Karin Berger, qui lui avait déjà consacré un documentaire en 1999, c'est particulièrement sur Bergen-Belsen que se fixent ses souvenirs. La singularité de ce récit tient au ton de la narration, d'une grande franchise et d'une grande précision, la narratrice retrouvant l'art du récit séculaire des Roms en faisant revivre la petite fille qu'elle était alors. C'est une fillette que l'on suit parmi les « montagnes de morts », protégée par la farouche volonté de sa mère, dont elle n'a heureusement pas été séparée, à faire survivre les siens. C'est une fillette qui décrit les conditions abominables d'existence auxquelles sont confrontés les détenus, avec toute la naïveté mais aussi la crudité de l'enfance, ses incompréhensions face à l'horreur. Qui relate l'arrivée des « libérateurs » anglais avec toute la distance de son regard sidéré. Qui dit aussi l'avant - les planques dans la Vienne occupée - et l'après déportation - le retour à Vienne, si long, les retrouvailles avec les autres membres de la famille, l'indifférence, sinon l'hostilité, des Gagjé, les non-Roms, et la difficulté de retrouver des conditions de vie décentes. Mais loin de n'évoquer que les douleurs du passé, Ceija Stojka nous transmet également cette force de vivre qui l'a toujours accompagnée, son bonheur d'être là, de dire et de transmettre - de résister encore et toujours à la barbarie tout en célébrant la vie. Si de nombreux ouvrages ont été consacrés aux camps pendant la Seconde Guerre mondiale, il existe peu de témoignages des rescapés tsiganes, pourtant parmi les populations les plus persécutées par le régime nazi. Bien que les Roms aient longtemps eu une culture essentiellement orale, cela a changé depuis quelques décennies, que ce soit en langue romani ou dans toute autre langue. Le livre de Ceija Stojka, écrit en allemand, dans la langue de ses bourreaux mais avant tout la langue de son pays d'origine, est non seulement une victoire symbolique sur le nazisme mais il est aussi à replacer dans le cadre de cette littérature écrite, encore méconnue. Je rêve que je vis ? paraît à l'occasion de la Biennale des écritures du réel, Marseille, 2016, au cours de laquelle la compagnie Lanicolacheur - Xavier Marchand en présentera une lecture théâtralisée le 23 mars. |