| Résumé |
DÉNEIGER LE CIEL. Cette nuit lui paraissait être une porte. S'il la franchissait, il serait libre d'aller et venir n'importe où. Dans le présent, les souvenirs, partout, tant que ses jambes le soutiendraient. A. B. David a soixante ans et vit dans une ferme isolée, sur les hauteurs. Pour la première fois en vingt-six ans, il a décidé de ne pas déneiger la commune. Le soulagement est vite effacé par la culpabilité en ce 23 décembre glacial quand son vieil ami Pierre, inquiet de sentir venir la tempête, l'appelle à l'aide et qu'Antoine, son «fils de rechange», lui annonce qu'il est en rade à trente kilomètres de là. David n'y tient plus, son tracteur est en panne, il part à pied. Commence alors pour lui une nuit hallucinée. Pour résister au froid qui l'anesthésie et à l'ivresse de la neige omniprésente, il se grise de ses souvenirs, chante et danse. Dans cette veille subconsciente au pays des ombres, là où la frontière entre ciel et terre a disparu, la nature déchaîne les sentiments de David comme les éléments, convoquant les fantômes du passé et les ombres du présent. L'image de sa femme, tuée par un chauffard, celle de sa fille, venue lui annoncer son divorce, Muriel encore, qu'il voudrait savoir aimer, le fantôme de Martine, mystérieuse disparue que charrie la rivière... mènent autour de David un bal étrange. En entraînant une fois de plus son lecteur dans ce décor qu'il décrit si bien, en disant l'errance nocturne d'un homme trouvant son chemin à travers la neige mais en proie à la détresse intérieure, André Bûcher explore un univers âpre et poétique qui remet l'homme au coeur de la nature, et laisse la place aux croyances païennes et panthéistes. ANDRÉ BUCHER est né en 1946 et vit depuis plus de trente ans dans la vallée du Jabron, où il est agriculteur biologique. Déneiger le ciel est son quatrième roman. Extrait du livre : David n'appréciait guère l'attente en ce sens qu'elle lui imposait un faux rythme, accaparant toute son attention. Aussi il s'occupa furieusement. Il rentra du bois sous sa véranda, prépara le repas, entretint le feu dans la cheminée et, mine de rien, décrocha son sac à dos et sa veste canadienne du portemanteau, à côté du râtelier de fusils de chasse, dans le couloir. Après avoir mangé rapidement, il commença à tourner dans sa cuisine, devant la fenêtre, comme un lourd. L'horloge annonçait vingt heures, toujours pas d'Antoine. Il se décida, entreprit de remplir son sac. Un bonnet et des gants pour l'étudiant en perdition, de l'eau, un peu de chocolat, une petite flasque de gnôle, une lampe frontale au cas où, plus une grosse couverture. Il ne tenait pas en place, alors il sortit. Il ne se voyait guère apprendre le lendemain qu'un jeune type était mort de froid, de fatigue ou d'on ne sait quoi, dans la vallée. Il ne se le pardonnerait jamais. Sur le pas de porte, il huma l'air à la manière des ours. Un ours blanc, marcheur dans la nuit noire. Dans l'obscurité, la perception des choses, des bruits, devenait plus aiguë, amplifiée et même inquiétante. Tous ces arbres, délestés de leurs feuilles, dressés vers le ciel, qui l'observaient. On aurait dit une armée de balais. Il se mit en route et ceux qui le guettaient, en bordure du chemin, pris dans cet étau de glace, de froidure, tremblaient de tous leurs membres, avec leurs branches ployées, tendues vers lui. Il croyait les entendre claquer des phalanges. Sans doute le mettaient-ils en garde. Les arbres aussi se souviennent. Il se sentait un peu anxieux et de surcroît était conscient, vu son âge, de ne pas être plus à l'abri du danger que ce sacré galopin. Il pesta un peu contre Antoine puis accéléra sensiblement le pas. Il crut entendre le glapissement d'un renard, le chercha en vain des yeux. Comme en écho, le chien des voisins aboya à deux ou trois reprises, sans conviction. Il devait avoir froid et du mal à dormir dans sa niche. |